Schizophrénie française

Deux maux semblent plus que d’autres accabler la France, son économie et sa société : trop de chômage ; trop de prélèvements obligatoires. De fait, le pays est un champion des seconds, et enregistre un taux de chômage peu enviable au regard de la plupart de ses concurrents directs.

 

Pourtant, dans les deux cas, les résultats français sont tout sauf surprenants. Ils sont même le résultat direct de choix assumés et rarement remis en cause. D’où une forme de schizophrénie qui paraît insurmontable, et qui n’est presque jamais au cœur du débat public.

 

Ainsi, la France a fait le choix de rendre obligatoire plus que nulle part ailleurs l’essentiel de la protection sociale. Là où elle est davantage facultative, donc privée, autour de nous. Pour financer cette protection sociale obligatoire sans équivalent, il faut dégager des prélèvements de même niveau. C’est exactement ce qui explique le différentiel d’impôts et de cotisations de toute nature entre la France et la plupart de ses voisins, comme le montre le graphique ci-dessous.

 

Cela ne veut pas dire que dans les autres pays il y aurait un secret que la France ignorerait pour faire face à moindre coût aux dépenses de maladie, de retraite, de famille ou de chômage. Mais simplement qu’en France, on a imposé à tous une large couverture publique contre ces risques. Là où l’effort privé facultatif est beaucoup plus important ailleurs. Sans remettre en cause ce choix de socialisation très élevée de la protection sociale, sans privatiser celle-ci en partie, la France ne peut donc que constater un surcroît de prélèvements obligatoires qu’aucun plan d’économie ou de bonne gestion ne suffira à combler.

 

De la même manière, le surchômage français est largement un choix. Celui d’une protection élevée du contrat de travail à durée indéterminée, dont le coût de rupture reste élevé et incertain. Mais aussi la conséquence du refus de certaines formes d’emploi jugées trop précaires, comme les temps partiels courts. En s’ingéniant à rendre hasardeux et difficile l’embauche en temps partiel de moins de 24 heures par semaine, en prévoyant une série de contraintes sur les contrats courts, la France crée moins d’emplois de cette nature que des pays qui ont, comme avec les minijobs allemands, démultiplié les emplois peu qualifiés malgré une croissance modeste.

 

Là aussi, la France ne peut espérer que son taux de chômage descende au niveau des pays développés les plus performants sans évolution radicale du droit du travail. Donc sans remise en cause de son rapport à ce qu’elle nomme la précarité de l’emploi. Tous les ersatz de solutions passant par des emplois aidés, de la formation à gogo ou des revitalisations subventionnées de bassins d’emploi ne donneront pas de meilleurs résultats que par le passé.

 

En somme, pour les impôts comme pour le chômage, la France a exactement les résultats qu’elle mérite compte tenu de choix fondamentaux qu’il semble impossible à contester : une protection sociale couvrant tout et tous, plutôt qu’un filet de sécurité des plus modestes ; un droit du travail qui, malgré les CDD courts et l’intérim, reste très protecteur du plus grand nombre en CDI et refuse d’ouvrir les vannes des petits jobs.

 

De tels choix peuvent après tout s’entendre s’ils résultent d’un processus démocratique éclairé, du libre arbitre d’un peuple qui en assume les bons et les mauvais côtés. Après tout, les conséquences de ces orientations sur le niveau de la croissance et les performances économiques globales restent discutées et ne sont pas évidentes.

 

Mais en revanche, penser que tout et son contraire sont compatibles ne peut qu’engendrer la sinistrose collective dans laquelle la France semble plongée depuis si longtemps. La jérémiade française sur le chômage de masse et les impôts trop lourds doit cesser par la remise en cause résolue ou au contraire l’acceptation éclairée des choix de société qui les expliquent.

 

Article publié sur le site de La Tribune le 21 mars 2017