Retraites : l’illusion de la croissance

Depuis quelques mois, un doute s’est insidieusement installé dans le débat public sur les retraites. Il y a ceux qui ont œuvré à cette confusion, et les autres, qui s’en accommodent bien volontiers.

 

Oui, peu à peu, l’idée fait son chemin : si la croissance était très soutenue au cours des prochaines décennies, la crainte lancinante de l’effondrement financier de notre système de retraites s’évanouirait comme par enchantement. Tant d’années de rapports austères prédisant sa fin, de débats fiévreux sur cette faillite annoncée, de réformes souvent avortées pour préparer l’avenir seraient rendus caducs par la grâce de la croissance retrouvée.

 

Bien sûr, ce « miracle » n’est généralement envisagé qu’à demi-mot, et la plupart de ceux qui en instillent l’idée se gardent de l’endosser trop ouvertement. Ils se défendent, le plus souvent, de prédire une croissance de 3,5 à 4% l’an jusqu’en 2040, pour ne pas être taxés d’optimisme inconséquent. Même René Teulade prend ses précautions – c’est tout dire – et affirme ne pas effectuer de projections au-delà de quelques années.

 

Mais ils le laissent tous entendre : si la croissance se maintenait durablement au rythme de ces derniers mois, tout serait possible. Et ils ajoutent : nous sommes à présent dans un nouveau contexte qui permet d’envisager cette hypothèse. La donne a changé. Mais depuis quand, au juste ? Depuis la remise du rapport Charpin, bien sûr ! Même si celui-ci n’est vieux que d’un an, il appartiendrait désormais à une époque révolue…

 

C’est le rapport Teulade qui a initié cette charge un peu lourde pour accréditer la « solution par la croissance » au défi des retraites. Malgré quelques circonvolutions de convenance, le rapport du Conseil économique et social envisage clairement la perspective d’une croissance venant à bout des difficultés des régimes de retraite : « des tendances économiques encourageantes permettent – à échéance d’une quinzaine d’années – de manifester un réel optimisme : le taux de croissance, s’il reste stable et élevé, peut permettre de financer les besoins (…). »

 

L’idée d’une forte croissance permettant de surmonter les difficultés financières redoutées est finalement devenue l’une des hypothèses de travail que l’on retrouve jusque dans le discours du Premier ministre, le 21 mars dernier : « ces difficultés, disait-il, doivent être replacées dans un contexte nouveau – celui d’une croissance forte – et dans la perspective désormais crédible du retour au plein emploi. »

 

Voilà donc comment une idée fausse s’est transformée en alternative. Car ce n’est même pas la crédibilité d’une telle hypothèse de croissance dans le long terme qui est à discuter. Ce débat-là n’a pas lieu d’être, tant il est surréaliste : qui peut sérieusement prédire un tel relèvement de notre croissance moyenne sur si longue durée ?

 

En fait, c’est le raisonnement sous-jacent à cette approche nouvelle de la question des retraites qui est erroné. Quand le rapport Teulade affirme : « il faudrait un taux de croissance de 3,5% par an d’ici 2040 pour stabiliser le poids des retraites dans le PIB à son niveau actuel sans recul de l’âge médian de cessation d’activité et avec une indexation des retraites sur les salaires », il commet une erreur grossière.

 

Il faut répéter cette évidence avec force : la croissance ne fait rien à l’affaire, ou presque. C’est aussi froid et limpide qu’une règle de trois. Chaque année, de nouveaux ayants droit accèdent à la retraite et reçoivent des prestations calculées sur le salaire de référence de leur carrière ; dans le même temps, décèdent des retraités plus âgés dont les pensions correspondaient à des revenus plus anciens donc, en moyenne, moins élevés. C’est ce qu’on appelle « l’effet noria » : la retraite moyenne croît au même rythme que le salaire moyen, indépendamment de l’indexation des retraites existantes, sous le seul effet de ce flux d’entrée et de sortie de populations appartenant à des générations différentes. On en trouve d’ailleurs la démonstration complète… en annexe du rapport Charpin.

 

La part de la masse salariale dans la valeur ajoutée étant à peu près constante sur le long terme, le poids des retraites dans le PIB évolue exactement comme le ratio retraités / cotisants. Celui-ci devant à peu près doubler d’ici à 2040, on mesure l’ampleur du choc attendu.

 

Dans ce cadre, la croissance ne joue donc aucun rôle : si le PIB est multiplié par deux en quarante ans, la charge des retraites sera multipliée par quatre ; si le PIB est multiplié par trois, le poids des retraites le sera par six, etc. Plus la croissance est forte, plus la masse salariale est élevée, et plus les retraites à payer sont importantes.

 

Ce constat exige certainement deux précisions. En premier lieu, il est vrai qu’une croissance plus forte doit permettre de combattre plus efficacement le chômage, et donc d’accroître le nombre de cotisants effectifs. Mais cet effet est secondaire, et le rapport Charpin l’avait déjà totalement intégré en étudiant le scénario d’un chômage ramené à 3% de la population active. Dans cette hypothèse – d’ailleurs peu crédible -, le besoin annuel de financement des régimes de retraite serait encore de 600 milliards en 2040, en francs constants, au lieu de 700 milliards si le chômage était réduit à « seulement » 6% de la population active.

 

D’autre part, si le rythme de progression du poids des retraites dans le PIB est indifférent, en théorie, au mode d’indexation des pensions, le passage d’une indexation sur les salaires à une indexation sur les prix permet de contenir quelque peu la charge financière des systèmes de retraites. Là encore, le rapport Charpin a réalisé ses projections sur la base de l’indexation des retraites du secteur privé sur les prix, tout comme il a tenu compte des effets des réformes du régime général (1993) et des régimes complémentaires (1994-96). C’est pourquoi il concluait à une charge des retraites dans le PIB multipliée par environ 1,5 – et non par 2 – d’ici à 2040. Mais en toute hypothèse, quel que soit le taux de croissance de l’économie française, le régime des retraites serait fortement déficitaire au cours des prochaines décennies s’il restait en l’état.

 

Comme la rumeur malveillante, on entretient donc l’équivoque sur la foi d’un calcul inexact. Peut-on faire croire encore longtemps qu’il existe une alternative aux réformes inévitablement douloureuses de nos systèmes de retraite ?

 

Article publié dans Les Echos le 17 avril 2000