Pour en finir avec l’imposture Kerviel

Encore une fois, Jérôme Kerviel et son avocat ont réalisé un coup de maître. En matière de communication, cela s’entend – leur domaine d’excellence, à défaut d’autre chose. A la veille d’une audience de demande en révision, sort comme par enchantement un enregistrement clandestin d’une magistrate faisant part de ses états d’âme à une policière, qui enregistre la première à son insu. Cherchant ainsi à conforter les doutes qu’elle-même avait exprimés auparavant… Alors qu’il ne change rien sur le fond du dossier, ce procédé peu ragoutant vient au secours de la fable d’une machination gigantesque. Rien de mieux pour galvaniser le chœur des pro-Kerviel criant au complot et à l’injustice.

 

Comment une telle imposture peut-elle prospérer, malgré une instruction précise, deux procès et un arrêt de cassation (!) implacables sur le fond ? Quels ressorts poussent des médias et des observateurs à accorder du crédit à des thèses aussi fantaisistes ?

 

Au moins trois facteurs concourent à entretenir ce roman-feuilleton.

 

Tout d’abord, les théories du complot semblent fasciner une part hélas croissante des populations, quel que soit le sujet. Or, celui-ci est dantesque. Un univers fantasmé, les marchés financiers ; une perte astronomique, près de 5 milliards d’euros – des sommes dont on parle pour un Etat, pas pour un justiciable ; un homme, seul, face à l’une des plus grandes banques du monde. Au lieu d’une défense technique et de la contextualisation d’un parcours pour amoindrir les peines prononcées, l’avocat de Kerviel depuis le procès en appel a choisi la voie du spectacle permanent et l’angle idéal pour alimenter la théorie du complot : ce que faisait Kerviel, la banque le savait. Ne pouvait pas ne pas le savoir. Fantastique retournement de perspective où il n’est plus vraiment question de décrire les agissements et d’en apprécier la nocivité. Tout est renversé, puisque dans ce paradigme Kerviel n’est plus qu’un pion. Ses faits et gestes sont donc secondaires. La banque savait, orchestrait, décidait : qu’elle prouve le contraire ! Comme dans toute injonction typique des complotistes, le réel est contesté par une hypothèse délirante qu’il faudrait pouvoir infirmer. Peu importe la crédibilité de la thèse : il ne s’agit plus de démontrer de ce qui s’est passé, mais de devoir prouver ce qui n’a pas été. Le doute peut ainsi subsister quasiment à l’infini. Prouvez-nous que la CIA et le Mossad n’ont pas orchestré le 11-septembre ; prouvez-nous que la Société générale n’était pas au courant… (Afin d’épargner du temps aux complotistes les plus méticuleux, je précise que l’auteur de ces lignes a travaillé en salle de marchés pour la Société générale pendant ses études, puis comme trader ailleurs. Tout cela a été fort court et remonte à bien avant l’activité de Jérôme Kerviel, mais suffira j’en suis certain à les convaincre un peu plus du complot ! Sans compter mes années au service du « grand patronat » – et donc indirectement de la Société générale –, qui devrait les faire arrêter ici leur lecture…).

 

Deuxième raison majeure, il y a face à Kerviel une banque. Une banque ! Sûrement l’une des entités les plus honnies à travers la planète. Et plus encore, si c’était possible, depuis la crise financière. « Bankster » : s’il faut vous en convaincre, taper ce mot dans un moteur de recherche ou sur un réseau social. Dans l’échelle de la détestation des banques, les activités des salles de marché, du trading en particulier, atteignent probablement un sommet. En un mot, l’environnement dans lequel évoluait Kerviel est pour beaucoup forcément coupable. Au minimum, le jugent-ils criminogène. Sa position de victime dans ces procès est donc insupportable au plus grand nombre. En particulier le plus à gauche, où se retrouvent, ironie du sort, une part importante des défenseurs les plus acharnés du pauvre Jérôme, trader déchu… D’autant que Kerviel est dépeint en humble, voire en humilié : il était trader depuis peu – janvier 2005 -, après avoir été cantonné plusieurs années dans un « middle office » plus ingrat ; il n’est pas issu des cursus les plus prestigieux qu’affectionnent tant les banques ; tout juste s’il n’est pas dépeint comme une victime condamnée à un zèle infernal par un environnement arrogant… Là aussi, dans son genre, la défense de Kerviel aura réussi un tour de force médiatique : de la mise en scène d’une pseudo-onction papale jusqu’au soutien bruyant des figures d’extrême-gauche, en passant par une reddition sous les projecteurs à la frontière italienne, celui qui était il y a quelques années un trader prêt à tout pour gonfler son résultat et donc ses bonus s’est mué en icône des damnés de la Terre terrassée par la finance cupide… Ce spectacle grotesque devrait consterner ou faire hurler de rire, mais la haine qu’inspire la partie adverse conduit certains à y adhérer, d’autres à y trouver quelque chose de touchant. Il faut dire qu’en face, les banques ne font guère d’efforts pour paraître plus aimables, entre profits et rémunérations toujours sidérants au sommet, fermetures d’agence annoncées et frais de tenue de compte à la base. Sans compter la défense et la communication souvent glaciales de l’ancienne banque de Jérôme Kerviel…

 

Troisième élément qui permet d’entretenir les fantasmes, la technicité supposée du dossier. En France, particulièrement, où l’éducation financière est bien pauvre, l’affaire Kerviel paraît incompréhensible. Un terrain rêvé pour raconter n’importe quoi, sortir du chapeau de pseudo sachants venant défendre l’intéressé, et embrouiller les esprits les plus honnêtes. Malgré des jugements publics et rédigés fort clairement (je vous invite à consulter le jugement de première instance et celui d’appel), la plupart d’entre nous sont convaincus qu’il s’agit d’une matière d’initiés. Ce qui vient renforcer les deux causes précédentes, complotisme pavlovien et détestation des banques : comment une société qui ne manquera pas d’être la plus impitoyable avec un découvert de quelques euros pourrait-elle laisser passer des milliards sous son nez, alors que c’est justement son domaine d’expertise ? Comment les bataillons de ses fourmilières que sont les salles de marché, payés à prix d’or, auraient-ils pu ignorer ce que faisait dans son coin un seul des leurs ? Et pendant de si longs mois ? Le jargon des produits financiers, des circuits de contrôle et des organismes de surveillance est déblatéré de telle manière que l’innocence de la banque soit rendue invraisemblable. La banque est détestée, justement car elle est jugée absconse, fourbe, maîtresse dans l’utilisation des complexités les plus techniques et les plus vicieuses… Comment aurait-elle pu dès lors être roulée sur son propre terrain, la technique, par un homme seul ?

 

Malgré cet environnement propice à la plus grande déraison, essayons une fois encore de mettre en évidence au moins deux raisons fondamentales pour lesquelles la thèse centrale de la défense de Kerviel est intrinsèquement absurde.

 

Première évidence : si la Société générale et notamment le management direct de Jérôme Kerviel avaient été au courant de ses agissements, pourquoi celui-ci a-t-il tout fait pour les leur masquer ? Il faut rappeler à ce propos les délits commis par Jérôme Kerviel, condamnés en première instance, puis en appel, et confirmés en cassation : introduction frauduleuse dans un système de traitement automatisé ; faux : altération frauduleuse de la vérité dans un écrit ; usage de faux en écriture ; abus de confiance.

 

C’est bien ce qui saute aux yeux de tous ceux qui auront étudié un tant soit peu ce dossier : Jérôme Kerviel n’a eu de cesse de masquer son activité frauduleuse. Pas à un tiers imaginaire ou éloigné, non : à son management direct et aux entités de contrôle internes de la banque, dans toutes leurs composantes. Centaines d’opérations fictives, passées, annulées et réintroduites ; comptes techniques utilisés de manière fallacieuse ; faux emails ; fausses contreparties… Tout aura été fait par le trader pour cacher à son environnement professionnel sa fuite en avant dans des transactions qui n’avaient rien à voir avec son mandat. Des faits qu’il a d’ailleurs reconnus dans l’instruction et au cours des procès. Tout comme il a dû admettre quel était le cadre prévu pour son activité, qu’il le connaissait et qu’il était tenu de le respecter. En particulier la fameuse limite d’exposition résiduelle pour l’ensemble du « desk » de huit traders dont il faisait partie, à savoir 125 millions d’euros d’exposition directionnelle nette à partir de janvier 2007. Il fallait bien faire comme si cette limite était respectée, directement auprès de ses voisins de bureau, de son N+1 et des services de contrôle interne. Alors qu’il prendra, seul, jusqu’à 400 fois plus de risques…

 

Kerviel était parfaitement au courant que son management n’aurait pu tolérer une prise de risque totalement déconnectée de ce qu’il était supposé faire. D’ailleurs, il en avait été averti rudement en 2005, pour une première position pourtant tout à fait mineure de cette nature, qui avait fait apparaître un profit de 200 000 euros. Repéré inopinément, son management l’avait averti de l’interdiction qu’il avait de s’engager sur de telles activités, lui faisant comprendre qu’il n’y aurait pas de deuxième avertissement.

 

Il n’est pas non plus inintéressant de noter que si Kerviel a commencé à tricher dès les premiers mois de son activité de « trader junior » en 2005, il l’a fait à petite dose. Puis il s’est enhardi en 2006, augmentant la prise de risque. Mais c’est seulement début 2007 qu’il commencera à s’exposer de manière délirante, industrielle. Au moment où la position de son N+1 sera vacante quelques mois, avant que ne soit nommé un supérieur peu habitué à ce type d’activité. Cette faiblesse d’encadrement – l’une des nombreuses failles de la Société générale dans son dispositif – aura été exploitée à la première occasion par Kerviel.

 

D’un bout à l’autre, dans un mélange de culot insensé et de connaissances des rouages des contrôles internes qu’il avait acquises les années précédant son activité de trader, Kerviel aura donc triché pour cacher ce qu’il faisait réellement à son employeur. Dès lors, comment oser soutenir que celui-ci l’y aurait en fait encouragé ou qu’il pouvait avoir connaissance de ces faits ? Quel début de cohérence entre les stratagèmes déployés par l’intéressé, et donc les risques qu’il prenait à les mettre en place, si tout ça avait été en fait su, accepté, toléré et pourquoi pas commandité par sa banque ? C’est évidemment un non-sens.

 

Je sais toutefois qu’une telle évidence ne saurait convaincre nos complotistes de haut vol, à qui on ne la fait pas. Bon sang mais c’est bien sûr : si le pauvre petit soldat Kerviel s’échinait à cacher par tous les moyens ce que sa banque-big-brother savait en fait parfaitement, c’est qu’elle voulait lui faire croire qu’elle ne savait pas… Et qu’elle avait intérêt à l’encourager à tout cacher pour pouvoir justement clamer son ignorance si son brave et courageux trader tombait au champ de bataille… Nous sommes quasiment transportés dans un épisode de la Quatrième dimension, avec un pantin Kerviel qui croit faire quelque chose d’interdit alors qu’en fait, le grand satan voit tout de ses agissements et veut laisser voir où cela le mène – quitte à l’écraser ensuite comme une mouche.

 

Alors exposons l’autre considération fondamentale qui rend absurde la thèse de la défense Kerviel et que semblent ne pas toujours saisir ceux qui pérorent sur cette affaire. Si la banque avait su, à un quelconque moment des faits, ce dans quoi se lançait Kerviel, elle l’aurait évidemment arrêté immédiatement. Au moins par intérêt. Car tout simplement, la banque – celle-là comme d’autres – n’avait aucun intérêt à tolérer de telles activités, même si elles avaient été temporairement profitables. Pas une seconde. Et il en va de même de son management, jusqu’au sommet. Il y a même un déséquilibre total entre risques et avantages qu’auraient fait courir de telles « stratégies », d’abord pour ce management. C’est bien pour ça que les prises de position de Kerviel sont interdites dans les banques, même à beaucoup plus petite échelle. C’était le cas évidemment à la Société générale comme ailleurs, et Kerviel le savait parfaitement. D’où sa dissimulation de ses positions. Mais lui, justement, pouvait y avoir un intérêt très clair, très direct, très financier. Sous prétexte qu’il n’a pas détourné de fonds depuis son activité de trading vers des comptes personnels, on évoque en effet souvent son absence d’enrichissement. Tout juste s’il n’était pas un trader philanthrope… Alors qu’au contraire, il poursuivait bien un but d’enrichissement financier très direct avec sa prise de risque.

 

Pour éclairer ce sujet, il faut décrire rapidement les activités licites et illicites de Kerviel. Ce qu’il devait faire était bien connu. Rien de sorcier, au demeurant, pas du tout les produits les plus complexes de la finance contemporaine. Kerviel était censé exercer deux types d’arbitrage. Au départ, exclusivement le « market making » ou animation du marché des turbo warrants de la Société générale. C’est-à-dire assurer l’achat et la vente de ces produits, et leur couverture. Les turbo sont comme des options : un droit d’acheter (call) ou de vendre (put) un actif à une date future, par exemple une action. Comme les options, les turbos ont des prix d’exercice : c’est-à-dire qu’à l’échéance fixée, s’ils ont une valeur, celle-ci correspond à la valeur absolue de l’écart entre le prix constaté et le prix d’exercice. Mais contrairement aux options, ce prix d’exercice est ce qu’on appelle une « barrière désactivante » (le call est alors « down and out » et le put « up and out »). Si, avant l’échéance du turbo, ce prix est touché, alors le turbo est « désactivé » : il ne vaut plus rien.

 

Prenons un exemple : j’achète un turbo call à 100 quand l’action vaut 120. Le turbo vaudra alors un prix proche de 20. Si à échéance l’action vaut 150, mon turbo vaut 50. J’ai donc gagné de l’argent avec un gros effet de levier (l’action a gagné 25%, mais mon turbo a pris 150%). Mais si à un quelconque moment l’action vaut 100 ou moins, le turbo vaut zéro et il est désactivé. Peu importe si l’action remonte ensuite, j’ai tout perdu. La Société générale, comme beaucoup de banques, émet de tels produits. Le job de Kerviel était d’assurer prix d’achat et de vente, avec un écart suffisant entre les deux pour rémunérer la banque. Et chaque fois qu’un ordre était passé, il fallait exécuter en sens inverse un ordre de vente ou d’achat du sous-jacent (l’action dans l’exemple précédent), ce dont apparemment un automate se chargeait. Dès lors, lorsque la barrière désactivante est touchée, la banque se trouve avec une position non couverte sur le sous-jacent (qui couvrait jusqu’alors la position en turbos), et doit donc la neutraliser. Ce qui devait être fait, sur le « desk » auquel appartenait Kerviel, dans les meilleurs délais. On le voit, cette activité suppose précision et rigueur, mais elle est somme toute assez simple. Car la « barrière désactivante » des turbos leur donne une caractéristique très appréciée : contrairement aux options classiques, par exemple, ces produits sont très peu sensibles à la volatilité de leur sous-jacent ou au temps qui les sépare de l’échéance. Pas de gestion complexe de la volatilité à prévoir, par conséquent. Et un turbo évolue quasiment comme son sous-jacent : si ce dernier monte de 1, le turbo également (ou baisse de 1 pour un put). Dès lors, pour couvrir la position de 1000 turbos de parité 1 :1, il suffit d’acheter (turbo put) ou de vendre (turbo call) 1000 sous-jacents (on dit que les turbos ont un « delta » de 1, d’où le nom du desk de Kerviel, « delta one »). Dans ce genre de « market making », le profit est pour tout dire assez besogneux : il faut faire du volume, gagner l’écart entre prix d’achat et de vente que le trader propose au marché, et exécuter finement les couvertures, quitte à les laisser glisser un peu dans le sens du marché si on est convaincu de celui-ci (ce qui commence à être une prise de risque), notamment lors de l’atteinte des fameuses barrières désactivantes. On engrange a priori un profit progressif tout au long de l’année, sans grand risque. Plutôt « boring » – et d’ailleurs, grisé par ses activités cachées, Kerviel demandera peu avant sa chute à en être déchargé. En estimant qu’il ne voyait pas comment faire suffisamment de bénéfices avec ce genre de trading.

 

L’équipe dans laquelle évoluait Kerviel avait mis en place une activité plus sophistiquée : essayer d’arbitrer les turbos de la concurrence. Notamment en jouant sur les possibilités de barrière désactivante de ceux-ci le lendemain quand ils observaient la veille au soir des mouvements après la clôture des marchés allant dans le sens attendu. Des opérations pouvant ainsi entraîner une prise de risque plus élevée que le simple « market making ». Et pouvant donc dégager des profits plus spectaculaires. C’est bien sur le développement de cette activité que Kerviel va d’ailleurs jouer pour faire passer le fait que son résultat officiel était en forte croissance, hors positions masquées, passant de 5 millions en 2005 à 10 millions en 2006 et surtout 55 millions en 2007. Inimaginable sur le seul « market making » des turbos, et même considérable avec cette nouvelle activité d’arbitrage.

 

Mais ces 55 millions n’étaient en fait que l’extériorisation du produit de ses activités illicites que s’était autorisée Kerviel, pour maximiser son bonus et ses chances de voir ses responsabilités s’accroître sans aller trop loin, ce qui aurait conduit immanquablement à la découverte du pot-aux-roses. Alors qu’il cachait soigneusement environ 1,4 milliard de bénéfice sur ses positions cachées en cette fin 2007…

 

Car que faisait-il, au juste, en dehors des activités qui lui étaient assignées et qu’on a décrites ? Eh bien ce qu’il y a de plus basique, pour ne pas dire enfantin sur les marchés financiers. Ce que tout un chacun peut éprouver comme tentation : acheter le marché des actions quand on croit qu’il va monter, le vendre dans le cas contraire. Aussi simple que cela. Kerviel misait gros, et même énorme, sur des produits on ne peut plus simple, à la hausse ou à la baisse. Comme on pourrait le faire dans une conversation de bistrot. Aucune martingale là-dedans, aucune stratégie extraordinaire qu’une banque aurait pu vouloir s’approprier. Ni analyse fondamentale, ni expertise quantitative, ni arbitrage miraculeux : de la prise de risque la plus basique qui soit. Du risque purement directionnel, comme on le dit sur les marchés. Quelque chose qui ne repose sur rien de plus qu’un « feeling » d’un opérateur, et qui n’a donc aucune raison d’être plus valable que le « feeling » opposé.

 

Les banques et leur managers ont tout à perdre à de telles prises de risque bêtes et méchantes. Il y a en effet à peu près autant de chance de gagner que de perdre dans de telles positions, alors que par exemple les banques gagnent à coup sûr dans quantité de leurs activités, et typiquement le market making des produits décrits plus haut, ou bien lorsqu’elles peuvent bénéficier de réelles opportunités d’arbitrage technique, ce que leur permet leur taille, l’expertise de leurs équipes et leur position centrale sur les marchés. Il serait donc totalement irrationnel, pour un dirigeant, de partir sur un chemin si aléatoire : en cas de perte d’une grande ampleur, aussi inévitable que la sortie du rouge à la roulette, c’est la porte sans préavis. La fin des bonus et des gros salaires. L’opprobre sur un CV et sur un nom, considéré comme inapte à retravailler un jour sur les marchés. Réciproquement, et d’autant plus lorsqu’on monte dans la hiérarchie, un gain supplémentaire réalisé de la sorte ne changerait pas grand-chose à des rémunérations déjà astronomiques. Pas réplicable dans la durée, une telle performance aurait forcément son retour de balancier s’il fallait ensuite accepter des résultats en baisse. Sans compter les contrôles à venir du régulateur, qui aurait forcément blâmé la banque – surtout si elle avait agi de manière masquée sans, notamment, disposer des fonds propres gigantesques exigés par une telle prise de risque. Un contrôle susceptible à lui seul faire tomber pour ce motif toute la direction d’une banque, y compris si elle avait dégagé des profits de cette manière. Sans compter également l’absence de cadre d’un tel exercice, qui aurait été forcément repéré et aurait pu générer une véritable anarchie dans la banque. Et rappelons l’échelle de la prise de risque de Kerviel : avec 50 milliards d’exposition, dans des conditions de marché encore plus désastreuses, il aurait pu en résulter une perte non pas de 5 mais de 10 milliards pour la Société générale. Entraînant alors sûrement la disparition de la banque.

 

Même en les imaginant comme les êtres les plus cupides au monde, rien ne pourrait conduire un groupe de responsables d’une grande banque à adopter ou à couvrir la dérive d’un Kerviel. C’est simplement contraire à toute rationalité, y compris la plus cynique, la plus individualisée qui soit. Autant une prise de risque très sophistiquée et dont les ramifications sont difficilement mesurables, ou un suivisme moutonnier dans une direction qui s’avèrera systémique peuvent hélas entraîner des établissements financiers sur une pente dangereuse. Autant il faudrait qu’un état-major entier soit composé d’individus stupides et suicidaires pour se lancer dans une prise de risque directionnel aussi primaire à grande échelle. Cela ne correspond d’ailleurs à aucun cas de faillite bancaire dans la crise récente, tandis que le syndrome Kerviel a bien frappé d’autres traders dans le passé, comme ce fut le cas par exemple avec Nick Leeson à la Barings.

 

Naturellement, même les activités les plus sophistiquées ont une marge de manœuvre directionnelle. Il y a une prise de risque sur le sens du marché qui est tolérée, car sinon les traders seraient contraints de se couvrir en permanence et en urgence, dans des conditions de marché parfois défavorables. Ils pourraient y perdre, tandis que laisser cette soupape peut permettre de maximiser des gains lorsqu’une tendance est suffisamment claire. Ce serait dommage de leur interdire d’en profiter, et c’est pour ça que les équipes de trading disposent de « limites » pour chaque type de risque, dont celui du sens du marché des actions. Disons-le aussi, ces limites servent de soupapes aux opérateurs de marché, comme une petite cour de récréation leur permettant de sortir de leur train-train lorsqu’ils ont envie de faire un petit pari sur le sens du marché : on appelle ça le « spiel ». Mais une souplesse toute relative, souvent « intraday » (c’est-à-dire que tout doit être clôturé dans la journée) et toujours, évidemment, dans le respect des fameuses limites. Quand celles-ci sont dépassées, les traders sont rappelés à l’ordre et doivent revenir en deçà, ainsi que Kerviel le savait très bien s’agissant des 125 millions d’euros du «desk » auquel il appartenait.

 

Kerviel ne pouvait donc mener cette activité de chien fou qu’à l’insu de sa banque. Seul, grisé par les montants incroyables qu’il se trouvait avoir les moyens d’engager, il s’est lancé dans son casino. Comme un joueur de casino, il a gagné parfois (une position très favorable au 31 décembre 2007), et perdu inévitablement (2 milliards de pertes au 30 juin2007, et bien sûr la chute fatale de janvier 2008). Considérant sûrement que jouer plus gros n’avait pas de limite et serait salutaire, d’où la montée de la prise de risque avec une position ouverte de 50 milliards début 2008, après plusieurs expositions de 30 milliards en 2007.

 

Mais contrairement à son management, il avait clairement à gagner à de tels risques incontrôlés, au moins de son point de vue d’alors. Convaincu certainement, comme tout joueur de casino entraîné dans sa spirale, qu’il pourrait toujours se « refaire », et probablement inconscient et du risque de sa chute, et plus encore de ses conséquences, mettre en avant une petite partie de ses gains fin 2007 présentait un intérêt très direct pour lui. Les bonus parfois considérables des traders sont en effet directement indexés  sur le résultat de leur activité (d’autant plus à cette période d’avant la crise financière). Faire état d’un profit de dizaines de millions d’euros, c’était peut-être un bonus en millions d’euros pour l’intéressé, surtout au fur et à mesure de la progression de son ancienneté. Peut-être aussi une forte hausse du salaire, de nouvelles responsabilités. Et donc une carrière de multimillionnaire de la finance, très éloignée des perspectives qui étaient les siennes lorsqu’il était encore en « middle office ». D’où une certaine rationalité à sa triche si d’un côté il entrevoyait ces perspectives mirifiques, tandis qu’il ne voyait probablement dans le pire des cas qu’une grosse perte pour sa banque, qui se contenterait alors sûrement de s’en séparer discrètement. Tout cela le menant peut-être simplement à devoir chercher meilleure fortune dans un autre établissement, pourquoi pas en y tentant la même chose. Inconscient de l’ampleur de la catastrophe à venir et de ses conséquences pour lui-même, le jeu pouvait valoir la chandelle.

 

Voilà où nous sommes rendus. Non seulement il est aberrant d’imaginer que la banque connaissait les véritables activités de Kerviel, alors que celui-ci employait tous les moyens possibles pour les lui cacher. Mais il serait également fou de penser qu’une banque et sa direction auraient pu y trouver un quelque intérêt, donc savoir cela sans réagir dans l’heure et y mettre un terme immédiat.

 

Il ne s’agit pas d’exonérer la Société générale d’alors. Après tout, s’il est grotesque de penser qu’elle savait ce que faisait Kerviel, il est pour autant accablant qu’elle ne l’ait pas découvert pendant si longtemps. Les failles de son management et de son contrôle de l’époque sont très graves, aucun doute là-dessus. La Commission bancaire avait d’ailleurs été très sévère à ce sujet, et infligé une amende rare pour la France à l’établissement de la Défense. Une bonne partie de la chaîne de management de Kerviel a été remerciée, et son PDG ne s’en est finalement pas relevé, devant abandonner son fauteuil quelques mois plus tard. Enfin, c’est bien cette défaillance majeure à plus d’un titre – la faiblesse du contrôle des positions brutes, par exemple, qui aurait dû coincer Kerviel dès le départ, les manques dans la détection et le contrôle d’opérations fictives ou encore la passivité et la crédulité face aux interrogations d’un marché théâtre de ces prises de position – qui a conduit la Cour de cassation à annuler la partie civile du jugement d’appel, tout en confirmant sa dimension pénale.

 

Il reviendra à la Cour d’appel de Versailles de dire ce que le lésé, la Société générale, doit considérer comme étant sa faute, celle de la faillite de ses processus et de ses chaînes de contrôle qui ont permis au fraudeur d’agir à sa guise pendant de si longs mois. C’est le sens de la cassation des 4,9 milliards de dommages et intérêts réclamés à Kerviel en première instance et en appel : lorsqu’il est une si grande institution, le fraudé a la responsabilité d’empêcher l’action du fraudeur en son sein.  Ce qui ne dédouane en rien ce dernier. Mais formons le vœu, sûrement déraisonnable, qu’après ce prochain et a priori ultime jugement, la raison puisse prévaloir sur les fantasmes.

 

Article publié sur le site de La Tribune le 20 janvier 2016