Medef : les leçons d’une élection

Le dénouement de l’élection à la présidence du Medef est idéal : les candidats vont faire équipe autour de celui qui a su réunir le plus de soutiens au fil des mois, promettant ainsi de renouer avec un mode de gouvernance plus collégial de l’organisation. En se déclarant candidat dès la mi-janvier et en s’opposant à la manœuvre visant à modifier les statuts en pleine campagne, Pierre Gattaz aura fait preuve d’engagement et de constance. Son parcours de chef d’entreprise est par ailleurs un symbole et un étendard, celui d’un Mittelstand industriel français quasiment disparu, dont chacun comprend que la revitalisation est l’enjeu majeur de compétitivité de l’économie française. L’incarnation d’une forme de « nécessité de l’époque », pour reprendre l’expression de Denis Kessler.

 

La campagne qui s’achève pose néanmoins de nombreuses questions sur le Medef, le monde patronal et même l’organisation de notre système social. Une telle campagne est sans équivalent dans les grands syndicats ou les autres organisations patronales, en France comme autour de nous. Elle se déroule pendant de longs mois avec toutes les apparences d’un scrutin public, ouvert à tous, dans les médias, telle une – vraie – primaire ouverte d’un grand parti politique pour une élection nationale. Tandis que le scrutin dont il est question ne réunit que 561 « grands électeurs », eux-mêmes mandatés par leurs organisations, et censés être guidés sur le « bon choix » par un vote indicatif préalable des 45 membres du Conseil exécutif du Medef… Ce hiatus entre la campagne et l’élection crée une certaine frustration pour de nombreux chefs d’entreprises qui peuvent se sentir concernés par ce choix mais n’ont le plus souvent pas la possibilité d’y participer. Et ce grand écart n’est qu’une des illustrations de la distance entre une organisation à laquelle les entreprises ne peuvent adhérer qu’indirectement, au travers un territoire ou, le plus souvent, une fédération professionnelle, et ses quelque 700 000 adhérents revendiqués. Tant que l’essentiel du poids économique du Medef passera par ces vestiges de l’organisation en branches de l’économie française, avec son cortège de spécificités dont les conventions collectives sont le résidu le plus écrasant, il y a peu de chances que l’affectio societatis des chefs d’entreprise à leur principale organisation représentative se renforce.

 

Les thématiques développées au cours de cette élection illustrent également cette dissociation entre corps électoral et corps représenté. Ainsi la participation aux organismes paritaires occupe fortement les esprits des votants, qui ont souvent des responsabilités directes dans ces institutions, tandis que la plupart des entreprises ignorent jusqu’à leur existence ou le rôle qu’y joue le Medef.

 

Le choix d’une campagne très ouverte, dont le seul réel précédent avait eu lieu en 2005, conduit aussi à exposer l’organisation à un risque de querelle médiatique malvenue. Au regard du plus grand nombre, l’opposition des egos a tendance à être plus perceptible que les nuances de position. Imaginons une campagne de même nature il y a un an entre successeurs potentiels de Bernard Thibault à la CGT : vu du reste de la société, leur (vive) confrontation serait apparue à tout le moins ésotérique.

 

Avec une campagne inspirée du monde politique, le risque est que le vainqueur y emprunte les plus mauvais réflexes, dont le sentiment infondé d’avoir un mandat incontestable et personnel, et de pouvoir diriger l’organisation de manière solitaire. De ce point de vue, le rassemblement des candidats ce 13 juin et leur profil de chefs d’entreprise qui entendent bien le rester pendant l’exercice de leurs fonctions au Medef sont de bon augure. Il leur restera à acter cette inflexion de gouvernance par une limitation de la durée des mandats et par une collégialité consacrée dans les statuts, ainsi qu’elle était d’ailleurs la règle dans les premières années du Medef.

 

Au final, il faudrait donc permettre une participation beaucoup plus directe des entreprises, les adhérents ultimes du Medef, à sa vie quotidienne et à l’élaboration de ses positions. En dépendent la représentativité de l’organisation, qui va être en débat, comme certaines réformes indispensables, dont celle du paritarisme. Tout en revenant à une forme plus sobre d’élection, qui privilégie l’union des équipes et des sensibilités, et l’esprit d’un mandat de nature syndicale. La convergence opérée hier entre les dirigeants de demain est un premier pas dans cette direction.

 

Article publié dans Les Echos le 14 juin 2013