Les visages multiples d’une détestation commune

Pour tous ceux qui voient dans l’épanouissement des libertés individuelles et de l’économie de marché la condition du progrès, la période actuelle est à la fois pénible et troublante. Certes, le triomphe de ces valeurs paraît total dans une large partie du monde, comme le soulignait Francis Fukuyama dès les années 90, après la chute du bloc soviétique. Mais de toute évidence, leurs opposants semblent se multiplier et gagner en virulence. Dans des registres très divers, ils expriment avant tout leur ressentiment, quand ce n’est pas de la haine, face à la montée souvent perçue comme inexorable de l’individualisme à l’occidentale.

Ces dernières semaines ont montré, en France même, une réaction exacerbée à ces valeurs dominantes. Ainsi, l’essai et le roman qui sont les plus grands succès de librairie de la période actuelle sont tous deux, chacun dans leur style, des monuments réactionnaires.

L’essai d’Eric Zemmour “Le suicide français” est, à force de grandes caricatures et d’une bonne dose de contre-vérités, la déploration d’une France éternelle qui se perdrait dans le grand bain de la mondialisation. En épousant les valeurs dites progressistes, elle abandonnerait son âme, son héritage et son destin. Rien de sérieux n’étaye une telle thèse, à laquelle il vient au moins à l’esprit d’opposer que le déclin de la puissance française est bien antérieur à la mondialisation libérale des années 80. Tandis que la période actuelle conserve à la France, pas davantage mais pas moins qu’aux autres grands pays européens, une importance et une dynamique réelles au regard de son poids démographique.

Le roman de Michel Houellebecq, “Soumission”, naturellement plus subtil et littéraire, n’en est pas moins, aussi, une violente charge contre la supposée décadence française. Décadence qui pour le romancier est bien celle des valeurs individualistes et d’une marchandisation de la société, qui transformeraient à peu près tout en laid et vil. Dès lors, le cynisme de l’auteur le conduit régulièrement dans son œuvre, et particulièrement dans ce dernier opus, à prédire si ce n’est à souhaiter l’effondrement de ce monde face à un ordre plus fort, plus radical et plus violent qui viendrait le balayer. Ce dont on ressent que pour Houellebecq, quels que soient la détestation ou l’effroi qu’inspire ce nouveau règne, tant pis pour le précédent qui, telle une Rome corrompue et dévoyée, ne méritait rien d’autre que sa destruction.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes que ces deux auteurs pointent, avec plus ou moins d’obsession, la menace de l’islam radical. Car pourtant comme eux, bien entendu à une échelle et avec des conséquences incomparables, celui-ci a également en horreur les valeurs occidentales modernes. L’islamisme se pose en effet comme l’adversaire total des libertés individuelles et de l’économie mondialisée, et de leur avènement global depuis une trentaine d’années. Il leur a déclaré une guerre sans merci et incarne à lui seul la résistance absolue à ces valeurs et à leur cheminement. Comme si leur progression fulgurante avait été une menace vitale pour les religions – qu’elle est d’ailleurs d’une certaine façon en Occident au regard de la déchristianisation de beaucoup de pays – et qu’au sein du monde musulman, les plus radicaux s’étaient levés pour y faire obstacle, interdisant tout islam des lumières, tout compromis entre les droits individuels et cet héritage religieux. Il n’est d’ailleurs pas anodin que ces mouvements aient pris forme assez récemment, concomitamment à la grande expansion de la mondialisation libérale, d’abord avec la révolution iranienne de 1979 puis avec des mouvements qui ont proliféré dans le monde musulman après la chute de l’URSS dans les années 90. Une forme de réaction à ce qui avait été trop rapidement appelé le “nouvel ordre mondial”, pour beaucoup synonyme d’ordre américain et de monde unipolaire.

Même le regain d’agressivité d’une Russie brutale, attachée au conservatisme social et aux rapports de force politiques et économiques, a aussi ses partisans ici. Comme s’ils étaient soulagés de l’existence de ce contre-modèle, de cette opposition déterminée à un Occident jugé arrogant de par ses valeurs et la fascination qu’il a pu exercer sur tous les peuples dans ces décennies de mondialisation échevelée, à coups de libéralisations économiques ou de technologies et de marques devenues universelles. Le tout charriant des valeurs individualistes et de progrès vues par certains comme autant d’agressions des peuples ainsi « colonisés » et de leurs coutumes ancestrales.

Bien sûr, il est possible de ne voir là que les soubresauts typiques des forces de la réaction. De penser, même, qu’il s’agit des dernières convulsions d’oppositions archaïques à la modernité. Mais on peut aussi s’interroger sur la vigueur de cette détestation. Sur ce qui rend haïssable ce monde et ces valeurs modernes pour une partie de nos contemporains. Singulièrement chez ceux qui ressentent, tout en vivant chez nous, la séduction de l’islamisme comme l’alternative qu’ils doivent embrasser. Ou encore, dans un autre genre, ceux qui regrettent les temps anciens et la soumission de l’individu à des règles et à des normes imposées par un régime autoritaire ou un ordre moral. A tous ceux, enfin, qui se sentent perdus, déboussolés dans ce monde qui va si vite et qui paraît si peu solidaire.

Comment réduire cette fracture et conserver le dynamisme et les promesses qu’apporte une économie mondialisée, qui a sorti tant de parties du monde de la très grande pauvreté ? Comment continuer de porter au plus haut les droits des individus et leurs libertés tout en faisant encore société et en évitant son délitement ? Comment faire encore reculer l’arbitraire et la contrainte tout en préservant des Etats qui font partager un minimum de destinée commune et qui doivent contribuer à réduire le grand écart entre élites triomphantes et peuples se ressentant encalminés ? Autant de défis majeurs pour la pensée libérale d’aujourd’hui.

Article publié sur le site de La Tribune le 3 mars 2015