La préférence française pour l’épargne liquide

Comment favoriser l’épargne longue investie dans les actifs offrant les meilleures performances sur le long terme, et renforcer ainsi les fonds propres des entreprises ? C’est tout le paradigme de l’épargne en France, où rapport après rapport, on se désole de voir les Français privilégier des produits liquides à faible rendement.

A peu près tout a été tenté pour développer l’épargne stable en actions, puisque c’est principalement ce dont il s’agit. L’enveloppe fiscale préférée des Français, l’assurance vie, a ainsi été l’objet de toutes les attentions pour motiver ces comportements jugés vertueux. Contrats DSK, NSK, dispositif Fourgous ou contrats euro-croissance témoignent de cette volonté récurrente de réorientation de l’épargne des ménages par le législateur. Les faibles rendements des fonds en euros de l’assurance vie et plus encore ceux des livrets réglementés devaient aussi réduire l’attrait de ces supports.

A présent, le projet de loi PACTE ambitionne notamment de revivifier l’épargne retraite. Il s’agit là aussi d’investir bien davantage en actions pour offrir de meilleures perspectives de rendement en contrepartie d’un renoncement à la liquidité.

Ces efforts ne devraient pas connaître un meilleur sort que les précédents. Même la garantie en capital à l’issue d’une période d’indisponibilité et, pour l’épargne retraite, la perspective de sortie en capital au lieu d’une rente viagère ne suffisent pas à bouleverser les comportements des Français.

Car ceux-ci ont peu le goût du risque, et surtout une préférence phénoménale pour la liquidité. Comme en témoignent les montants record immobilisés aujourd’hui en dépôts à vue (environ 450 milliards à fin 2018) ou sur les livrets réglementés (près de 380 milliards à fin 2018). Au risque de rendements réels lourdement négatifs, l’appétit pour la liquidité paraît insatiable.

De même, le succès jamais démenti de l’assurance vie (1700 milliards d’encours à fin novembre 2018) tient beaucoup à la disponibilité quasi immédiate des fonds investis, avec une garantie en capital pour les fonds en euros. Dès qu’on touche à cette liquidité, par exemple pour concilier garantie en capital et recherche de performance avec les contrats euro-croissance, les ménages boudent l’initiative.

Il y a peut-être des origines sociologiques profondes qui expliquent cet attachement à la disponibilité permanente de l’épargne. De vieilles racines terriennes qui pousseraient à vouloir garder son or ou ses billets à portée de main, comme jadis sous le matelas.

Il y a plus sûrement des explications très rationnelles à cet attachement à la liquidité. Car les Français font déjà des efforts considérables d’épargne dans des actifs illiquides. Le premier est bien connu, c’est de loin leur premier actif : l’immobilier, choisi, voulu, désiré comme le fondement de tout patrimoine. Mais un actif dont la liquidité se compte au mieux en mois. Et dont on ne veut a priori jamais se défaire, même dans la difficulté, sauf pour en financer un autre de même nature.

Le second vecteur d’épargne illiquide est beaucoup moins identifié, alors même qu’il s’agit d’une contrainte. Les actifs et surtout les salariés voient en effet leurs revenus amputés de montants considérables, ceux qui financent les régimes de retraite obligatoires par répartition. Ils cotisent chaque année près de 350 milliards (plus de trois fois le flux annuel des placements financiers…) pour ce qu’on appelle souvent le « salaire différé », c’est-à-dire la constitution de leurs droits à la retraite en annuités et en points. Même si elles financent de fait les pensions versées, ces cotisations sont a priori autant de droits futurs, à la valeur toutefois incertaine. Cet énorme effort d’épargne forcée au rendement inconnu sature ainsi la capacité des actifs à constituer des cagnottes à long terme.

A côté de ces deux grands patrimoines illiquides, l’immobilier et les droits à la retraite, l’épargne financière résiduelle des ménages se doit donc de fonctionner comme une sécurité mobilisable à tout instant. Ce n’est en fait pas une surprise : là où les ménages investissent beaucoup plus massivement en actifs à risque sur le long terme, en renonçant longtemps à la liquidité de leur épargne, il s’agit d’une composante structurelle du financement des retraites. Tant que la France ne réorientera pas une partie de ses mécanismes de retraite par répartition vers la capitalisation, l’épargne financière des ménages continuera de rechercher une liquidité maximale.

Article publié dans L’Agefi le 14 février 2019