La grande illusion

French tech, biotech, fintech, uberisation, licornes, objets connectés, smart cities, fin du salariat, génération Y… En se fiant au seul bruit médiatique, difficile de ne pas croire en la promesse d’une économie bouleversée, empreinte de technologie triomphante et annonciatrice d’un avenir radieux d’entrepreneurs libérés des entraves d’antan. Les prophètes de cette nouvelle ère, souvent très intéressés, sont d’ailleurs légion.

 

Pourtant, notre réalité économique est bien différente. La R&D stagne dans les pays les plus avancés, la croissance mondiale semble ralentir, la productivité s’érode, le salariat ne recule pas. Pour paraphraser une observation des années 90, le numérique semble partout, mais pas dans les statistiques. Ce qui conduit les plus enthousiastes du « nouvel âge » dans lequel nous entrerions à considérer que ces statistiques sont forcément fausses.

 

En fait, la numérisation bien réelle de nos vies économiques et sociales a un impact souvent très surévalué sur notre capacité à produire plus ou mieux. Contrairement à des progrès passés, dont ceux de la deuxième révolution industrielle, le bond en avant est cette fois plus limité. Internet et le mobile sont par exemple là depuis environ deux décennies, avec un impact économique finalement assez modeste, les gains de productivité semblant avoir été engrangés rapidement et ne pas se renouveler depuis. Bien sûr, l’innovation nous paraît permanente, à un rythme accéléré. Mais il y a là-dedans beaucoup de gadgets ou d’apparences. Comme il y a les fameux « bullshit jobs » de David Graeber, l’époque est aussi à la « bullshit innovation ».

 

En lieu et place de ruptures technologiques irriguant toute l’économie, le numérique produit quantité d’applicatifs de distraction. Nous sommes nombreux à y prendre plaisir, parfois à trouver ça utile, mais il n’en résulte qu’une faible capacité à doper l’activité. Les réseaux sociaux fonctionnent ainsi sur la captation d’une partie du marché publicitaire au détriment d’autres médias, sans croissance globale apparente. Quant à leur impact net sur la productivité de chacun…

 

Regardez nombre des réussites majeures de l’économie numérique. Le e-commerce, par exemple, progrès majeur pour la rencontre offre / demande. Avec un impact sur les prix, qui rend d’ailleurs cette activité très peu rentable. Mais on est loin de la high-tech. Derrière des sites à l’expérience utilisateur agréable, dont le développement est assez basique, il y a surtout une grande quantité d’emplois peu qualifiés : manutention, logistique, livraison.

 

Idem pour les VTC, le covoiturage, le logement en ligne ou d’autres modes d’échanges « peer-to-peer ». Des applications efficaces pour smartphones – mais là encore, pas de haute technologie. Et principalement, des chauffeurs, des particuliers-professionnels qui partagent leur voiture, leur logement. De l’économie de subsistance par des vides-greniers numériques généralisés. En fait, une économie plutôt low-cost et peu qualifiée. Rien d’étonnant, au final, à ce que la productivité ait tendance à décliner. Quand l’époque présente le renouveau du transport en car comme un progrès, parce que le train est trop cher, il y a de quoi douter.

 

Tout comme il y a une illusion sur le contenu technologique, les mutations du monde du travail sont aussi largement fantasmées. En particulier, aucune donnée ne vient confirmer un recul du salariat dans les grandes économies développées. Si certaines activités d’indépendants sont en croissance, d’autres reculent, par exemple dans le commerce ou l’artisanat. Et les grands noms du numérique emploient toujours plus de salariés.

 

Bien entendu, il existe des innovations très prometteuses, des nouveaux modes de production ou d’échanges qui soutiennent la productivité. Mais le bilan global n’a pas de quoi rendre euphorique. Et la thèse de la « stagnation séculaire » repose hélas sur de solides arguments. Nos économies sont en effet confrontées à des défis majeurs tels que le vieillissement, le changement climatique, le ralentissement inéluctable des émergents ou l’épuisement de certaines ressources. La productivité a tendance à décliner, et chaque crise semble abaisser notre croissance potentielle un peu plus que la précédente.

 

Dès lors, l’allocation optimale des capitaux est primordiale. Or, les politiques des grandes banques centrales ont largement faussé le prix du risque et les rendements relatifs des investissements. Le marché du non coté, avec ses mécanismes souvent pervers, est ainsi dans une phase de bulle spectaculaire : de nombreuses « licornes » seront incapables de parvenir à la rentabilité implicite de leurs valorisations délirantes.  Notre défi est bien là : assurer au mieux le développement de l’innovation de rupture, la vraie, celle qui pourra alimenter durablement une croissance dont nous avons toujours terriblement besoin.

 

Article publié dans Les Echos le 12 janvier 2016