Dépression collective au pays des irresponsables

La France fait peine à voir, vraiment. La société tout entière paraît atteinte d’une déprime généralisée surpassant les fictions de Houellebecq. Ses habitants y partagent au mieux une forme de pessimisme résigné prédisant la défiguration du pays, la fin de son modèle social, sa déliquescence économique, sa déchéance politique et morale, sans parler de l’effondrement écologique dans lequel il est bien sûr voué à sombrer comme tous les autres. Et de plus en plus souvent, cette sinistrose se double d’accès de fureur contre son prochain, contre celui qui continue de trop bien vivre ou bien contre tout semblant d’autorité ou de « système ». On se crie dessus quand la violence ne s’en mêle pas, et on s’obstine à descendre dans la rue à répétition, pour des revendications dont plus grand monde ne connaît le sens. Même un titre de champion du monde de football, ce qui aurait autrefois ressemblé à un shoot national de cocaïne pendant au moins quelques semaines, n’a pas pu nous tirer de cet état de dépression passive-agressive plus de quelques heures.

Le plus saisissant est le contraste entre cette névrose française que rien de très clair ne paraît motiver et la résilience étonnante dont semblent faire preuve en comparaison bien d’autres pays. L’Amérique de Trump paraît enjamber sans broncher cette présidence loufoque et fait preuve d’une assurance insolente. Le Royaume-Uni du Brexit, avec le ballet souvent grotesque donné par la classe politique britannique depuis 2016 pour digérer un référendum aussi lourd qu’un mauvais pudding, renvoie l’image d’une forme de sérénité et même parfois de légèreté qui tranche avec notre atmosphère plombée. Aucune scène de violence de rue déchaînée dans ces pays ou les autres grandes démocraties occidentales.

Les cris qui fusent de toute part du territoire français sont d’ailleurs souvent incompréhensibles pour un observateur étranger : on y vomit les inégalités dans un des pays qui en a le moins, on réclame plus d’aides publiques dans l’Etat qui en est le champion, on crie à la dictature là où des oppositions déversent tranquillement à longueur de journée leur haine des gouvernants.

Par un étonnant miracle, la vie économique se poursuit, la croissance française s’en tire même plutôt bien depuis trois ans en comparaison des niveaux européens. Le taux de chômage est revenu à son plus bas depuis 2008. En dépit d’un choc fiscal assez désastreux coproduit par Sarkozy et Hollandede 2011 à 2013, les impôts des particuliers se trouvent avoir en fait légèrement reculé depuis la crise. 2019 a été une année de forte progression du pouvoir d’achat des ménages. Et le taux d’emploi des 15-64 ans, avec les réformes des retraites successives, retrouve quant à lui son plus haut niveau depuis la fin des années 70 !

D’où vient donc notre déprime, que justifie ces nerfs à vifs ? On pourrait bien sûr s’intéresser au très actuel. Macron suscite une haine et une détestation d’une partie de la population qu’on ne peut attribuer à la seule transformation de l’ISF en IFI, au plafonnement des indemnités prud’homales ou à la retraite par points. Non, il est d’abord trop jeune, trop banquier, trop « élite » pour ne pas agacer outrageusement en pays gaulois. N’importe quelle fake news à son sujet ou à celui de son couple entraîne une flambée d’injures et de hurlements, n’importe lequel de ses propos, si insipide soit-il, peut être ressenti comme du mépris glacé ou le dégoût de la populace. Il n’y a plus rien de rationnel dans cette rage-là, mais elle existe.

Il y a aussi les conditions de l’élection de 2017. Plus qu’aucune de ses précédentes, elle est ressentie comme un rapt, un mauvais coup par une partie du pays, et délégitime de ce fait son vainqueur. La droite conservatrice, bien sûr, qui ricanait de Hollande-le-pataud et voyait inéluctable le triomphe de son champion. L’affaire Fillon lui paraît trop improbable, trop pathétique, trop bête en un mot pour avoir fait tout capoter – surtout au profit de ce jeune ministre de Hollande, socialiste défroqué de la dernière heure avant cette présidentielle qui devait être le carnage de la gauche et l’apogée de leur droite, une droite bourgeoise mais populaire, prudemment libérale et avec ce qu’il faut de bien français. Il y a du coup de Jarnac, de la ruse mitterrandienne dans cette victoire qui leur a été volée. Les frontistes ont, eux, cru leur heure venue, et si la victoire leur a encore échappé, c’est parce que le petit monde parisien de ces élites mondialisées qui complotent contre la France a réussi une nouvelle fois à les diaboliser. Ce n’est donc que partie remise, et ils vomissent ce « petit marquis » sacré à moins de 40 ans qui a battu leur championne, avec ses manières si élitistes pour ne pas dire précieuses, et sa vie privée singulière qui ne leur dit rien de bon… Mais la haine la plus féroce, l’entreprise de délégitimation la plus aboutie du président et des institutions vient incontestablement de ces « insoumis », qui n’en sont pas revenus de faire partie des « grands » candidats, d’approcher de si près un second tour, et qui n’en finissent toujours pas de redescendre de ce rêve paru accessible quelques jours et de digérer ce qui ne fut finalement qu’une quatrième place. Depuis 2017, ils font un boucan d’enfer, signe d’une détermination et d’une organisation assez remarquable et très au-dessus de leur force politique réelle, pour cracher sur les institutions et leurs représentants, participer à toutes les ruades, les coups de poing et les coups de sang contre l’Etat dans le seul but de déboulonner son chef si détesté. Jamais dans l’histoire de la République un parti parlementaire n’aura autant franchi les bornes de l’insurrection et finalement basculé dans le rejet de la démocratie.

Si ce contexte a son importance, le mal français est plus profond et plus ancien. Il ne date pas de 2017, et il a déjà eu de nombreuses occasions d’affleurer auparavant. Notre matière sociale est instable depuis bien longtemps, et il n’est besoin que d’une étincelle pour l’enflammer. Notre mal est fondamentalement structurel et tient, comme souvent, aux grands schémas mentaux qui continuent de structurer les pulsions de nos concitoyens. Au fond, la France d’aujourd’hui reste marquée par deux cultures dominantes, celles des « vainqueurs » gaullistes et communistes de 1945, celles des pensées nationale et marxiste. Qui toutes deux, ce n’est pas leur seul point commun, n’aiment guère l’individu et ses libertés.

Soixante-quinze ans plus tard, la deuxième guerre mondiale reste le grand surmoi français et la matrice de nos pathologies. Une défaite humiliante, une collaboration honteuse, une grande partie de nos élites fourrées dans l’une et l’autre… : de tout cela, il ne fut finalement tiré ni leçon, ni vérité. Car sous la figure tutélaire du général de Gaulle (celle du 18 juin 1940), on a d’abord choisi le mensonge, hypnotique et collectif. Celui d’une France victorieuse – militairement, une vaste plaisanterie –, celui d’un pays qui restait l’un des « grands », qui réussissait par un étonnant tour de passe-passe à s’inviter sur les photos et aux tables des vainqueurs. L’honneur était sauf, les apparences de la grandeur préservées, le pragmatisme et l’humilité sacrifiés sur l’autel de l’orgueil national – le coq est décidément un emblème bien approprié. Là où les Britanniques, vainqueurs pourtant réels et même héroïques de l’Allemagne, géraient plutôt méthodiquement et rapidement l’abandon de leurs principales prétentions coloniales, nous nous enlisions ensuite dans l’illusion d’un empire à défendre coûte que coûte. Après l’humiliation vietnamienne et le bourbier algérien, il fallut faire revenir de Gaulle et le laisser changer les institutions à sa main. La « République sociale » du CNR et de 1946 était préservée, héritage en fait relooké du collectivisme vichyssois et finalement satisfaisant pour des gaullistes tout autant étatistes, mais la démocratie parlementaire s’en trouvait sacrifiée. Surtout, avec le référendum de 1962, la figure monarchique au sommet de l’Etat était pleinement restaurée. A contre-courant de l’histoire, la France concentrait à nouveau les pouvoirs réels et fantasmés en une personne, comme nulle autre démocratie, et renvoyait le citoyen à l’état infantile, en tout victime des péchés ou bénéficiaires des largesses de cette figure du père.

Un monarque républicain, un Etat tout-puissant, deux entités d’Ancien Régime – la Cour et le peuple -, deux idéologies écrasant toute alternative, le nationalisme conservateur et le marxisme collectiviste. Cette réalité de la période gaulliste n’a finalement que peu changé au cours de la cinquième République. Le marxisme du PCF des années 50 a connu des transfigurations, des tentations maoïstes ou trotskistes, mais il est toujours là et même revigoré après son passage à vide des années 90. De l’université aux médias, il continue de professer la spoliation des richesses, la lutte des classes, le déterminisme absolu des destins, la malédiction des damnés de la Terre. Le nationalisme conservateur a lui aussi pris quelques virages, mais il continue d’exalter la France éternelle, de se méfier, à tout le moins, de l’étranger comme du riche, de chérir l’ordre et la force, celle de l’Etat puisque celle de l’Eglise paraît à jamais évanouie.

Entre ces deux enclumes, les libertés individuelles demeurent suspectes – elles ont le parfum de ce qui échappe à la police des mœurs et aux lois, à la si fameuse solidarité et au collectif, à la nation et à son service. Si elles ont fleuri comme jamais ces dernières décennies sur la planète, c’est bien qu’elles sont une lourde menace – pour la patrie, pour la famille, pour nos « territoires », pour la morale… – et donc ressortent un peu du « parti de l’étranger » ou pire encore, des apatrides. Ceux qui s’en réjouissent et en jouissent bruyamment, ce sont justement ces riches, ces « élites mondialisées », ces bobos qui narguent le peuple scotché dans ces zones blanches de la couverture internet, c’est-à-dire abandonné du monde. Pour leurs porte-paroles, ils sont bien les victimes de cette mondialisation aveugle dont une petite minorité se goberge. Voilà la mentalité française dominante arrivée peu à peu à son point d’ébullition. Selon les goûts et les couleurs, elle s’agrémentera d’une dose d’antisémitisme ou plus simplement d’un couplet sur la finance destructrice qui-n’est-pas-l’économie-réelle (avec à tout coup le fameux pipeau du plan sauvetage des banques pendant la crise, qui en France a en fait… rapporté de l’argent à l’Etat !).

Comment une telle société, jamais lavée de ses prétentions absurdes de phare de la morale et de la gouvernance mondiale, jamais touchée par l’humilité indispensable à comprendre ses échecs et son indignité de la dernière guerre, jamais emmenée vers la maturité publique des droits et des devoirs, vers l’éthique de la responsabilité, comment une telle société nageant pour ainsi dire encore dans l’enchantement infantile décrit par Weber pourrait échapper à des crises à répétition quand ses mythes se fracassent sur les réalités du monde ?

Face à nos blocages, à nos échecs, à la violence de la vie publique, à la fragilité ressentie de cet Etat mastodonte dont tant est attendu, à la perception de notre déclassement dans le monde où nous nous sommes crus rois, la dépression collective est inévitable. Les jacqueries et les émeutes se multiplieront tant que le discours de vérité ne viendra pas briser l’enchantement et le mensonge collectif. Il faudra savoir dire aux délinquants des cités qu’ils devraient être dix fois plus nombreux en prison, là où la justice semble lasse de condamner et où les pétitions s’enchaînent pour les dédouaner. Il faudra dire aux manifestants violents qu’ils n’ont aucun droit et aucune légitimité à bloquer, à caillasser ou à affronter les forces de l’ordre, qui ne sont pas une bande rivale mais la seule expression légitime de la force physique. Il faudra cesser de plaindre ceux qui habitent loin de tout et réclament les emplois et les commodités de la zone urbaine, car les deux ne sont pas conciliables et qu’ils ont le choix. Il faudra dire que les études ne sont pas faites pour son seul plaisir mais aussi pour s’insérer dans la vie professionnelle, et que les choix comme l’effort y sont essentiels. Il ne faudra plus attendre que l’Etat réduise davantage la pauvreté alors que la France est déjà l’un des pays qui en fait le plus, au prix de nombreux effets pervers. Il ne faudra plus laisser croire que le riche prend le pain du pauvre, alors que ça n’a jamais fonctionné ainsi, que la taxation des plus aisés est déjà au plus haut en France et que leur appauvrissement ou leur exil n’a jamais profité aux plus modestes. Il faudra en un mot cesser de croire que l’Etat, et plus encore son chef ont la solution à nos problèmes, à nos maux, à nos difficultés. Car il existe aussi la malchance, les inégalités biologiques, et que l’Etat ne peut, même s’il était totalitaire, et ne doit chercher à tout compenser. Car il y a aussi et surtout une part plus ou moins grande de responsabilité de chacun. Celui qui préfère un pavillon avec jardin à la campagne plutôt qu’un petit appartement en ville ne doit pas s’étonner d’avoir plus à se déplacer et moins de solutions pour le faire. Celui qui bâcle ses études ou privilégie ses goûts aux débouchés ne peut s’étonner qu’il y en ait des conséquences. Celui qui viole la loi ne peut se plaindre d’en être puni.

En somme, il faudrait que les Français deviennent bien plus responsables d’eux-mêmes. Bien entendu, ce serait un grand progrès si l’Etat ne les traitait pas comme des enfants dont il est tantôt le père Noël, tantôt le père fouettard. Mais il tient d’abord à eux d’être conscients qu’ils sont, avec ce que le destin leur a donné – des armes donc très inégales –, les maîtres de ce qu’ils peuvent en faire. C’est à cette seule condition qu’ils pourront cesser d’aller de crise en crise, de ressentir cette fausse impuissance collective face aux bouleversements du monde, de s’enfermer dans le sentiment du déclin et la recherche du bouc-émissaire. De nouvelles institutions seraient bienvenues pour réussir ce passage à l’âge adulte, en abandonnant cette figure du roi et l’envie de lui couper la tête quand la rage gagne la société. La fin de nombreux bastions publics pour faire prévaloir le choix et les résultats serait aussi nécessaire pour sortir d’une culture de méfiance à l’égard de l’entreprise et de l’initiative privées.

Parvenir ainsi à une maturité individuelle et collective qui suppose d’assumer pleinement ses libertés et ses responsabilités. Prendre conscience que les Français ne sont en fait victimes de personne sinon d’eux-mêmes.